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Comment une nuit pouvait-elle être aussi longue ? Malgré toutes les tâches qui le requéraient avant l’aube, Dusaan n’avait jamais remarqué à quel point les lunes étaient lentes à amorcer leur vaste courbe sur le velours noir du firmament. Il avait attendu des années l’instant de déclencher enfin sa guerre. Il en rêvait avant même d’avoir passé l’épreuve de sa Révélation. La patience avait longtemps été sa meilleure arme. Mais cette nuit, la dernière d’un long sursis, le mettait au supplice.

Il avait à peine touché au dîner qu’un serviteur était venu lui apporter dans sa chambre, puis reprendre plusieurs heures plus tard. Il avait marché de long en large, s’était assis près de sa fenêtre, s’était relevé, assis de nouveau et, les yeux sur les étoiles, avait fini par attendre, l’esprit en ébullition, le cœur battant, que les cloches de minuit se décident enfin à sonner.

Lorsque le premier carillon retentit enfin sur la ville endormie, il ferma les yeux aussitôt, et envoya son esprit au-delà de la Scabbard et du détroit de Wantrae, à la recherche de ses chanceliers, ses serviteurs les plus sûrs et les plus puissants. Il trouva Jastanne ja Triln à bord de son vaisseau, l’Erne Blanc, au large des côtes de Galdasten, en vue des navires de guerre de Braedon, Eibithar et Wethyrn. Comme toujours, elle lui offrait son corps dans toute sa nudité et, comme toujours, son ambition, son audace et son intelligence étaient à sa disposition.

Abeni ja Krenta, Premier ministre de la reine de Sanbira, fut plus difficile à localiser. Il s’attendait à la trouver à Yserne, mais elle chevauchait avec la reine et une armée de près de huit cents hommes vers Eibithar. Ils avaient dépassé Brugaosa et approchaient de la frontière de Caerisse à vive allure. Dusaan, qui avait craint qu’elle n’atteigne pas le nord du royaume à temps, en fut ravi. De tous ses serviteurs, elle était peut-être la plus précieuse. Aussi brillante et passionnée dans son dévouement pour la cause que Jastanne, elle était un peu plus âgée, et cette différence lui conférait une sagesse et un sang-froid dont la jeune marchande était encore dépourvue.

Uestem jal Safhir, solide comme les gros rochers de la lande d’Ayvencalde, était lui-même doté d’une intelligence solide, même s’il manquait un peu d’imagination. Il se trouvait déjà à Galdasten. Quant à Pronjed jal Drenthe, il avait réussi à s’évader des tours de Dantrielle, et se dirigeait vers le nord. Depuis son initiative douteuse qui avait provoqué la mort de Carden III, roi d’Aneira, le Premier ministre de Solkara, qui redoutait d’encourir à nouveau des foudres du Tisserand, faisait preuve d’un remarquable empressement à lui plaire, et d’une soumission si totale qu’elle était presque écœurante. À son habitude, il écouta ses instructions sans mot dire.

Dans les cours, sur des navires, ou dans les festivals itinérants, beaucoup d’autres femmes et hommes qirsi servaient sa cause. Dusaan les rencontra tous, pour leur délivrer le même message.

L’heure était venue. Il allait se révéler le jour même, ainsi débuterait son combat contre les cours eandi. Tous devaient se préparer, et converger vers Galdasten aussi vite que possible, pour constituer une armée telle que les Terres du Devant n’en avaient pas vue depuis neuf cents ans.

L’aube commençait à pâlir lorsque son dernier entretien prit fin. Il n’avait pas dormi. Il aurait dû être épuisé, mais il se sentait revigoré, débordant de vivacité et impatient. Au-dessus du Palais impérial, le ciel luisait d’une magnifique teinte indigo. À l’ouest, les lunes flottaient sur l’horizon. Nulle aube naissante, se réjouit-il, n’aurait pu annoncer son règne avec autant de splendeur.

Un serviteur lui apporta son petit déjeuner qu’il dévora avec l’appétit d’un jeune novice rompant son jeûne, puis il somnola près de sa fenêtre jusqu’à l’heure du conseil ministériel. Il se rendit dans la salle d’audience et regarda les ministres et chanceliers arriver seuls ou à deux, leurs cheveux aussi blancs que la craie, leurs yeux luisant de toutes les teintes de jaune et d’or. Les Eandi prétendaient que tous les Qirsi se ressemblaient. Rien n’était aussi stupide que cette affirmation. Les Qirsi étaient aussi différents les uns des autres que pouvaient l’être les Eandi, et beaucoup plus beaux, songea-t-il avec fierté. Leur peau était aussi pure que la neige, leurs traits aussi fins qu’une ciselure de métal de Sanbiri. Aucune femme eandi n’avait la beauté de Jastanne, ou même celle de Cresenne.

L’image de cette traîtresse assombrit ses pensées. Si elle ne s’était pas tournée vers Grinsa, se dit-il en éprouvant la même pointe d’humiliation et de rage, il aurait visité son esprit cette nuit-là. Elle aurait pu participer à ce jour mémorable, elle aurait pu devenir sa reine, et partager avec lui l’avenir glorieux qu’il avait conçu pour son peuple et qu’il allait maintenant mettre en œuvre. Mais elle mourrait, la chienne, comme tous les ennemis du nouveau règne qirsi, et elle ne pourrait s’en prendre qu’à elle-même, car elle seule était responsable de ce gâchis.

« Nous sommes tous là, haut chancelier. »

Il leva les yeux. Nitara se tenait devant lui, adorable à sa façon, le visage enflammé de désir, et peut-être d’impatience à l’idée de son annonce imminente.

Tous les autres l’observaient aussi. Gorlan, plus jeune que le Tisserand ne l’avait jamais remarqué, arborait un sourire radieux ; Stavel avait l’air vieux et terrorisé d’un pauvre chien voué à l’indifférence de son maître. Quant aux autres, ils semblaient inconscients de ce qui se tramait, ou même accablés d’ennui. Il allait y mettre un terme, se dit-il en se redressant de toute son imposante stature.

Il sourit à Nitara, et lui indiqua de s’asseoir.

« Merci, ministre. »

Combien de fois avait-il imaginé la scène qui allait se dérouler à présent ? Depuis combien de temps préparait-il son discours ? Il lui semblait que toute sa vie n’avait tendu que vers ce seul instant.

« Avez-vous reçu des nouvelles de Pinthrel, haut chancelier ? »

Le Tisserand foudroya le vieil homme du regard, l’obligeant à se recroqueviller dans son fauteuil.

« Vous avez tous entendu les rumeurs concernant le mouvement qirsi, commença-t-il d’une voix posée et de plus en plus vibrante, la soi-disant conspiration qui menace les cours eandi, qui sème la terreur dans les cœurs des nobles sur toutes les Terres du Devant, qui mine aujourd’hui l’empereur de Braedon. »

Quelques-uns approuvèrent, d’autres le considérèrent avec perplexité.

« Depuis plusieurs cycles, nous dénonçons ce mouvement afin de ne pas être accusés de traîtrise. Dans notre position, nous n’avions guère le choix.

— Haut chancelier, intervint faiblement Stavel, quel rapport avec la pestilence et Pinth… »

Dusaan abattit son poing sur le bureau.

« Taisez-vous ! »

Il ferma les yeux pour contenir la rage qui l’envahissait et retrouver le fil de son discours.

« Nous avons dénoncé cette prétendue conspiration parce que c’était ce qu’on attendait de nous. Mais combien d’entre nous ont espéré la liberté promise par ce mouvement ? Combien d’entre nous ont rêvé du jour où les Qirsi dirigeraient les grandes cités des Terres du Devant ? Moi, je l’ai fait.

— Que dites-vous ? »

L’interruption de venait pas de Stavel, mais d’un ministre plus jeune. Il avait l’air aussi effrayé que le vieux chancelier. À l’exception de Gorlan et Nitara, tous semblaient épouvantés.

« Exactement ce que j’ai dit. L’heure est venue de mettre un terme au règne eandi sur les Terres du Devant. Notre peuple est soumis à l’injonction de ses lois iniques depuis trop longtemps. Nous possédons de grands pouvoirs, des pouvoirs immenses. Qirsar nous a fait don de sa magie. Il nous a permis d’entrevoir le futur, de guérir la chair et de façonner la matière, de soumettre les éléments à notre volonté. Malgré ces dons, nous nous humilions devant des nobles eandi qui ne possèdent ni nos pouvoirs, ni notre sagesse. Pourquoi ?

— Parce qu’ils nous ont vaincus », répondit Stavel, plus assuré.

Il tremblait – Dusaan le voyait à ses mains – mais il dressait aussi le menton avec fierté et audace. Le Tisserand ne l’aurait jamais cru capable d’autant de courage.

« Nous avons livré cette bataille il y a neuf siècles, haut chancelier, poursuivit le vieil homme, et nous avons été vaincus. Les Eandi dirigent les Terres du Devant depuis ce jour parce que nous n’avons pas été assez forts pour les leur arracher. Nous avons échoué hier, et cette conspiration va échouer aujourd’hui. »

La veille encore, ou même une heure plus tôt, ce discours aurait provoqué un nouvel accès de rage. Mais Dusaan était trop près du but pour se soucier des propos de ce vieillard débile et insignifiant.

« Non, Stavel, répondit-il avec un sourire féroce aux lèvres. Vous vous trompez. Nous avons été vaincus non parce que nous étions faibles, mais parce qu’un des nôtres nous a trahis. »

Même aujourd’hui, alors qu’il s’apprêtait à défaire tout ce que ce traître avait causé, Dusaan avait du mal à prononcer son nom.

« Carthach nous a voués à la ruine, il a réduit notre peuple à neuf siècles de servitude et d’humiliation. C’est terminé.

— Vous n’imaginez pas les vaincre. Leurs armées…

— Leurs armées sont en train de se détruire mutuellement ! Lorsque nous frapperons, elles seront trop faibles pour se défendre.

— Depuis combien de temps appartenez-vous à la conspiration, haut chancelier ? »

Rov avait posé sa question sans manifester le moindre émoi.

« Je préfère le terme de mouvement, ministre. J’y appartiens depuis le début. Je suis le mouvement. »

La jeune femme fronça les sourcils.

« Je ne comprends pas.

— C’est très simple. J’en suis le chef. »

Elle écarquilla les yeux de stupeur.

« Je ne vous crois pas. »

Stavel, bien sûr.

« Vraiment, chancelier ? Sondez votre âme. Vous savez que c’est la vérité. »

Il sourit.

« Mais ce n’est pas tout, reprit-il en embrassant l’assemblée du regard. Combien d’entre vous connaissent l’étendue de mes pouvoirs ? »

Personne ne pipa mot.

Sans le moindre effort, il conjura alors un vent, le laissa souffler dans la chambre, puis disparaître. Il tendit la main et appela une flamme, à laquelle il présenta le cœur de son autre paume. Serrant les dents contre la douleur qui lui mordait la chair, il vit les sorciers grimacer en même temps que Nitara. Lorsque la plaie fut visible, il montra sa brûlure aux yeux de tous, puis la guérit. Il prit ensuite un gobelet en terre cuite sur son bureau et, d’une seule pensée, le brisa en mille éclats.

« Brumes et vents, énuméra-t-il, feu, guérison, Façonnage. Croyez-moi si je vous dis que je possède aussi le Glanage, le langage des bêtes, et le don de l’illusion.

— Vous êtes Tisserand, murmura un Stavel effondré.

— C’est exact. Utiliser mes propres pouvoirs pour unir et tisser tous ceux que vous possédez me permet de réduire ce palais à néant, et de tuer tous les Eandi qui s’y trouvent. Avec la force que j’ai réunie sur toutes les Terres du Devant, je suis en mesure de vaincre les armées combinées des Sept Royaumes. »

Gorlan se leva et fit face aux autres.

« Il dit la vérité ! J’ai senti son pouvoir. Il est plus puissant que je ne l’aurais jamais cru possible.

— Vous appartenez vous aussi à la conspiration ?

— Nous appartenons à un grand mouvement, poursuivit Dusaan en décidant d’ignorer Stavel. Et nous sommes sur le point de renverser le cours de l’histoire. Si vous choisissez de me rejoindre, je vous accueillerai avec joie. Mais il faut vous décider maintenant. Vous avez passé votre vie au service de seigneurs eandi, des hommes dont aucun ne mérite votre dévouement ni votre fidélité. Je vous offre l’occasion de construire avec moi un empire qirsi, le mien, le vôtre. Il vous suffit de me jurer allégeance.

— Et si nous refusons ? interrogea l’un des chanceliers.

— Je viens de vous révéler que je suis Tisserand, et de déclarer la guerre aux cours eandi, dont celle de l’empereur. Refuser, c’est se ranger de leur côté. Je vous laisserai jusqu’au coucher du soleil pour quitter le palais sans craindre de représailles. Passé ce délai, si vous restez et que vous refusez toujours de soutenir notre cause, je serai obligé de vous tuer.

— Croyez-vous sincèrement gagner notre allégeance par des menaces ? »

Le Tisserand, les yeux sur les autres, ignora encore la question. Nitara avait vu juste : tous les ministres le soutenaient, et au moins l’un des Qirsi plus âgés.

« Que ceux qui ont l’intention de me rejoindre se lèvent. »

Les six ministres et deux chanceliers obéirent, ne laissant que Stavel et deux autres assis.

« Vous êtes fous ! s’exclama Stavel. Complètement fous. Tous. »

Il s’extirpa de son siège et se dirigea vers la porte.

« Attendez, Stavel. »

Le vieux chancelier s’arrêta, dos à Dusaan, puis il fit volte-face. Son visage était d’une pâleur mortelle, et la terreur se lisait dans son regard, mais il se redressa avec dignité. De nouveau, le haut chancelier s’étonna de son courage.

« Qu’allez-vous faire de moi ?

— Cela dépend. Où allez-vous ?

— Voir l’empereur, évidemment. Il doit être informé. »

Courageux, en effet. Mais stupide.

« Vous savez que je ne peux pas vous laisser faire.

— Alors vous devrez me tuer.

— Je préférerais l’éviter. »

Aussi surpris qu’il fut par ses propres paroles, Dusaan était sincère. La veille, il n’aurait pas hésité à tuer ce vieil imbécile. Mais Stavel venait de gagner son respect, et Dusaan était forcé de reconnaître qu’il était plus valeureux qu’il n’aurait cru.

« Nous n’avons pas toujours été d’accord dans le passé, reconnut-il avec une certaine bienveillance. Mon arrivée à Curtell vous a rendu jaloux, je le sais. Vous aviez des raisons, je vous l’accorde. Je venais à peine d’arriver, j’étais très jeune pour être nommé haut chancelier. Se faire écarter, après toutes ces années d’attente, a dû être une épreuve difficile. Mais je suis prêt à oublier tout ça, si vous me jurez fidélité sur-le-champ.

— Jamais.

— Vous ne pensez tout de même pas que l’empereur mérite une telle loyauté. Cet homme n’est qu’un incapable, un balourd, niais et stupide. Il se moque totalement des Qirsi qui le servent. C’est à peine s’il connaît nos noms.

— Il ne s’agit pas de cela, Dusaan, et vous le savez parfaitement. J’ai juré fidélité à l’empire, et je ne reviendrai pas sur mon serment.

— Même s’il faut pour cela renier votre propre peuple ?

— Je ne renie rien du tout ! Vous pouvez être Tisserand, et diriger un mouvement qui s’étend sur toutes les Terres du Devant, cela ne veut pas dire que vous parliez au nom de tous. »

Le vieil homme prit une longue inspiration et se redressa avec une grandeur que Dusaan ne lui connaissait pas.

« Si vous voulez m’arrêter, il faudra me tuer. »

Il le défiait du regard et le Tisserand, conscient d’être l’attention de tous, refusa de baisser les yeux.

« Allez-y, Dusaan, tuez-moi. Montrez-leur quel genre de chef vous êtes, quelle sorte d’empereur vous serez. »

Il eût été facile de lui briser la nuque. Une impulsion de son don de Façonnage aurait suffi, et c’eût été relativement indolore pour Stavel. Mais Dusaan ne voulait pas se révéler sous ce jour – voulait-il qu’ils le prennent pour un homme sans pitié, ou qu’ils redoutent ses pouvoirs ? Il n’avait que quelques secondes pour décider.

Stavel se tourna, et prit la poignée dans sa main.

« Arrêtez, Stavel. »

Tout en parlant, le Tisserand avait fait appel à sa magie de l’illusion. Le chancelier hésita, puis relâcha la poignée, le bras ballant. Les autres observaient la scène dans un silence de mort, mais Dusaan doutait qu’ils eussent saisi la gravité de la situation.

Cherchant que faire maintenant qu’il contrôlait Stavel, le Tisserand balaya la pièce du regard. Il lui suffit d’une seconde pour trancher.

« Prenez mon épée, chancelier, et apportez-la-moi. »

Stavel, avec un regard désespéré, ne put qu’obéir. Il traversa la salle, sortit l’épée de son fourreau, et revint vers le Tisserand.

« Pointez-la sur mon cœur », ordonna-t-il.

Stavel leva l’arme pour l’appuyer contre la poitrine du haut chancelier.

« Nul doute qu’il aimerait me tuer, fit Dusaan à l’intention des autres sans relâcher son influence sur l’esprit du vieil homme. Mais je le contrôle, et il ne peut qu’obéir à mes ordres.

— Pourquoi me faites-vous ça ? gémit Stavel tandis qu’une larme glissait sur sa joue.

— Parce que vous vous dressez contre moi. Parce que vous préférez la servilité à la fidélité que vous devez à votre peuple.

— Qu’allez-vous lui faire ? » interrogea Bardyn, l’un des deux chanceliers qui ne s’étaient pas levés.

« Que me suggérez-vous, chancelier ? repartit Dusaan avec ironie. Il nous espionne pour le compte de l’empereur. Il est coupable de la pire des trahisons.

— Il ne faisait qu’obéir aux ordres de son souverain. Harel a peur pour sa vie et sa cour – à juste titre visiblement – et il aura ordonné à Stavel de nous surveiller. Vous ne pouvez pas l’en blâmer.

— Vous auriez donc fait la même chose ? » interrogea Gorlan menaçant.

Bardyn lui jeta un bref regard avant de détourner les yeux.

« Je ne m’attends pas à ce que vous compreniez. »

Stavel avait les mains tremblantes. Dusaan le sentait lutter pour retrouver le contrôle de ses gestes et de ses pensées.

« Visez votre propre cœur », dit-il.

Une autre larme glissa sur le visage ridé du vieux chancelier tandis qu’il pointait, malgré lui, l’arme contre sa poitrine.

Le Tisserand avait toutes les raisons de lui ordonner de se tuer. C’était d’ailleurs son intention. La trahison de Stavel était un crime contre le peuple qirsi, un crime qu’il jugeait impardonnable, et qui méritait pire que la mort. Mais il surprit l’appréhension dans les regards. Même Nitara, ses yeux pâles écarquillés et brillants de larmes, semblait plaider silencieusement pour la vie de Stavel. Si cette femme, qui n’avait pas hésité à prendre la vie de son ancien amant, ne pouvait supporter l’exécution du chancelier, comment réagiraient les autres ?

« Vous arracher la vie n’est rien, fit-il alors en revenant sur Stavel. Vous méritez ce genre de mort. Vous en avez conscience ? »

Stavel opina.

« Vous comprenez aussi que si vous osez aller chez l’empereur, je vous tue, ainsi que Bardyn ? »

Les yeux de Stavel glissèrent sur son ami avant de revenir à Dusaan. L’épée était toujours pressée contre son cœur.

« Je comprends.

— Bien. »

Dusaan lui prit l’épée des mains et relâcha son pouvoir. Stavel battit des paupières et s’affaissa légèrement.

« Quittez immédiatement le palais, chancelier. Si je vous trouve sur mon chemin, je ne ferai pas preuve d’une telle mansuétude. »

Stavel retint la réplique qui lui venait aux lèvres et, après un dernier regard sur ses collègues, quitta la pièce.

« Que ceux qui ne sont pas avec moi s’en aillent immédiatement. Ma patience pour les traîtres a des limites. »

Dans un silence total, Bardyn se leva, arriva devant la porte et l’ouvrit. Sur le seuil, il se retourna vers Dusaan.

« Stavel a raison, vous êtes tous complètement fous. »

Dusaan brandit son épée pour la pointer vers lui.

« Plus un mot, chancelier, et à personne, ou bien vous découvrirez que rien n’arrête la puissance d’un Tisserand, ni les murs, ni les montagnes, ni même les océans. Défiez-moi encore une fois, et je vous retrouverai, où que vous fuyiez. »

L’homme pâlit, et ferma la porte.

« Quelqu’un d’autre ? » interrogea Dusaan.

Personne n’esquissa le moindre geste.

« Tant mieux, conclut-il. Et bienvenue au sein du mouvement qirsi. Avant la fin du jour, le Palais impérial sera entre nos mains, et avec lui l’empire de Braedon. À partir de là, il nous faudra peu de temps pour conquérir toutes les cours eandi et créer un nouvel ordre dirigé par le peuple qirsi et défendu par la magie qirsi.

— Comment allons-nous prendre le palais, Tisserand ? interrogea Nitara.

— Je m’en charge », lui répondit Dusaan en s’autorisant un sourire.

 

Dusaan, après avoir demandé aux Qirsi de patienter, quitta la salle du conseil. Il n’avait ni besoin, ni envie de leur présence pour la tâche qui l’attendait. Harel était à lui, et à lui seul. Il espérait ce jour depuis trop longtemps pour partager son plaisir avec quiconque.

Devant la salle impériale, les gardes, bien sûr, l’arrêtèrent.

« L’empereur ne vous a pas convoqué, intervint l’un en s’avançant.

— Je le sais, mais il est urgent que je le voie. »

Celui qui avait parlé entra dans la salle d’audience et ferma la porte sur lui. Il revint, et considéra Dusaan avec une méfiance évidente.

« Que voulez-vous ?

— C’est une question délicate, qui concerne les livres de comptes. Je ne vous en dirai pas plus. »

L’homme fronça les sourcils, mais retourna voir l’empereur. Lorsqu’il réapparut, il fit un signe à son camarade avant de s’adresser à Dusaan.

« Donnez-nous vos armes.

— Je suppose que je vais devoir aussi enfiler cette cagoule.

— J’ai peur que oui », confirma le garde d’un ton plus ironique que désolé.

Ils lui prirent sa dague, nouèrent la cagoule autour de son cou et le conduisirent auprès de l’empereur. Dusaan sentait la présence de quatre hommes, deux près du trône et deux autres encadrant la porte. Deux des épouses de Harel chuchotaient dans un coin, et une harpiste jouait de son instrument. Harel, qui était assis sur son trône à son arrivée, se leva pour arpenter la pièce. Les deux gardes qui l’avaient accompagné se retirèrent, et la porte se referma sur eux.

« Eh bien, haut chancelier ? interrogea Harel d’un ton brusque. Que voulez-vous ?

— Je croyais que le garde vous l’avait dit, Éminence.

— Oui, oui, les livres de comptes. Qu’ont-ils donc ? »

Les gardes, convaincus que la cagoule neutralisait Dusaan, n’avaient pas bougé. Sous le tissu, le Tisserand sourit.

« Je crains qu’une partie de votre or n’ait été détournée, Éminence. »

Harel s’arrêta net.

« Comment ? Combien ?

— Une somme importante. Plusieurs milliers de qinde, au moins.

— Plusieurs milliers ! Comment est-ce possible ?

— Difficile à dire. J’ai découvert que certains bordereaux écrits de ma main, assez anciens, ne correspondent pas aux sommes effectivement demandées par les commandants de la flotte du détroit.

— Je ne comprends pas.

— Il me serait plus facile de vous l’expliquer si nous avions les livres de comptes. Peut-être pourriez-vous convoquer le capitaine des armées.

— Oui, tout de suite, abonda Harel en se dirigeant vers les gardes de la porte. Faites venir immédiatement le capitaine, et assurez-vous qu’il apporte les livres de comptes. »

Il hésita et se tourna vers Dusaan.

« Tous ?

— Non, Éminence, le dernier suffira.

— Le dernier », répéta l’empereur à son garde comme si l’homme n’avait pas entendu.

Le soldat quitta la pièce, et Harel reprit sa déambulation.

Il restait silencieux, mais Dusaan sentait croître son impatience. Le haut chancelier aurait aimé que les femmes de Harel et la harpiste s’en aillent. Il n’avait pas plus envie de les tuer que de les laisser s’enfuir dans le palais et donner l’alarme.

« Comment cela a-t-il pu se produire ? demanda brusquement Harel. À quoi cet or a pu servir sinon aux besoins de la flotte ?

— Éminence, il vaudrait peut-être mieux que nous discutions de cette affaire en privé.

— Comment ? Oh, oui, bien sûr. »

Dusaan l’entendit claquer des doigts. Aussitôt, la musique s’interrompit, de même que les messes basses et les rires étouffés.

« Laissez-nous, je vous rappellerai plus tard. »

Les deux femmes se levèrent et quittèrent rapidement la pièce, la harpiste sur leurs talons.

« Bien, maintenant, Dusaan, pouvez-vous me dire où cet or est passé ?

— Je crois que oui, Éminence.

— Vous pouvez ? Où ?

— Il me sera plus facile de vous l’expliquer en présence du capitaine et du livre de comptes.

— Cessez de lever vos brumes, Dusaan et dites-moi où est passé mon or ! »

Un coup à la porte lui économisa une réponse.

« Entrez ! » cria Harel.

Un garde entra pour annoncer le capitaine, mais Harel lui coupa la parole, et appela Uriad qui fit son apparition pour s’agenouiller devant son monarque. Le garde demeura à la porte, comme Dusaan l’avait espéré. Quatre soldats, plus l’empereur et Uriad, soit six hommes au total.

« Vous m’avez demandé ceci, Éminence, fit le capitaine en désignant sans doute le livre de comptes.

— Oui. Selon le haut chancelier, une partie de mon or s’est envolée. »

Dusaan sentit le capitaine se tourner dans sa direction.

« Avant ou après que j’ai pris le contrôle des comptes ?

— Avant. La faute m’en revient, capitaine, pas à vous.

— J’essaie de lui faire dire où cet or a pu passer, mais il refuse de me répondre.

— Je ne refuse pas, j’attendais l’arrivée du capitaine. »

Il leva la main et entreprit de dénouer les cordons de sa cagoule.

« Que faites-vous ? s’inquiéta aussitôt Harel.

— Je me débarrasse de cette fiche capuche.

— Mais je vous l’interdis ! »

Dusaan continua à défaire le nœud.

« Arrêtez-le ! » s’écria l’empereur.

Les gardes s’élancèrent sur lui. Il frappa en premier lieu les plus proches, ceux qui se trouvaient près du trône, avec son don de Façonnage. Le craquement d’os étouffé fut suivi du cliquetis des épées et des cottes de mailles alors qu’ils s’effondraient sur le sol. Dusaan ne prit même pas la peine de se tourner pour faire subir le même sort aux deux autres. Sa magie était aussi précise et mortelle qu’un bélier, et plus légère à manier qu’une lame d’Uulrann.

Les gardes en stationnement dans le couloir firent irruption dans la pièce. Dusaan pivota et conjura une flamme puissante qui les engloutit. Quelques secondes plus tard, il entendait leurs armes tomber sur le sol. Aussitôt, il perçut un mouvement du côté d’Uriad.

« Non, capitaine, le prévint-il en faisant à nouveau demi-tour. L’empereur serait mort avant que vous n’ayez fait un pas. »

L’homme s’immobilisa.

« Et ne vous avisez ni l’un ni l’autre d’appeler à l’aide, vous seriez morts avant d’ouvrir la bouche. »

Sans même se retourner, il conjura un vent qui ferma les portes en claquant.

« Mais vous ne voyez rien ! » souffla l’empereur.

Le Tisserand éclata de rire.

« Espèce d’imbécile ! Vous collectionnez les Qirsi comme d’autres les épées d’Uulrann ou les chevaux de Sanbiri, mais vous ne vous êtes jamais soucié d’apprendre quoi que ce soit de notre magie. Je n’ai pas besoin de voir pour employer mes pouvoirs contre vous. Je sens tous vos mouvements. »

Il ôta le tissu et découvrit Harel qui le dévisageait, les yeux écarquillés, tel un monstre issu de ses plus sombres cauchemars. À ses côtés, Uriad avait tiré son épée. Par pur amusement, Dusaan en brisa la lame.

« Que voulez-vous ? demanda Harel d’une voix tremblante.

— La question n’est pas là, Éminence. Vous vouliez savoir ce qu’il est advenu de votre or. Je peux vous dire exactement à quoi a servi chaque qinde, chaque pièce détournée de votre Trésor. Ils ont alimenté le mouvement qirsi.

— Le mouvement qirsi ? répéta Harel d’abord interloqué. Vous voulez dire la conspiration ?

— Non, espèce d’idiot, je parle du mouvement qirsi. C’est ainsi qu’il s’appelle. Ainsi que je l’appelle.

— Alors vous êtes un traître. »

Uriad s’était exprimé d’une voix posée, digne d’un guerrier. Kayiv l’avait peut-être préparé à cette nouvelle.

« Je suis plus que cela, capitaine. Je suis le renégat. J’ai créé ce que vous appelez la conspiration, dont je suis le chef. Ce n’est pas tout. Je suis aussi le plus puissant des Qirsi que vous ayez jamais connus. »

Il sourit.

« Je suis Tisserand. »

Lorsqu’il avait révélé ses pouvoirs aux autres Qirsi de l’empereur, Dusaan s’était délecté de leur réaction, un effroi mêlé d’admiration et de respect. Voilà, s’était-il dit, comment les Qirsi des Terres du Devant allaient tous l’accueillir. Avec émerveillement, crainte et vénération. Ce qu’il avait éprouvé n’était pourtant rien devant ce que lui inspirait la terreur manifestée par l’empereur et son capitaine. Alors que son peuple verrait en lui l’incarnation d’un avenir glorieux et le porterait aux nues, les Eandi trembleraient devant lui. La terreur de Harel le galvanisa au point qu’il se sentit invincible. Aucune armée du monde ne parviendrait jamais à maîtriser ses forces.

« Un Tisserand, répéta l’empereur comme s’il prononçait ce mot pour la première fois.

— La loi condamne les Tisserands à mort. »

Dusaan considéra le capitaine avec intérêt. Sa posture fière, la façon dont sa main avait glissé tout à l’heure sur la garde de son épée, son mouvement discret pour sortir sa dague lui plaisaient.

« Je vous respecte, Uriad. Je tiens à ce que vous le sachiez. Notre empereur, ici présent, ne m’inspire que du mépris, comme la majorité des Eandi, et particulièrement ceux des cours. Mais j’ai toujours pensé que vous étiez un homme très sensé pour votre race.

— Voyez-vous ça ! ironisa le capitaine. Alors que je vous ai toujours tenu pour un bâtard arrogant, beaucoup plus prétentieux qu’intelligent. »

Dusaan, giflé, tâcha d’effacer l’affront d’un rire moqueur, mais il se sentait humilié. Poussant son avantage sur le Tisserand, Uriad saisit sa chance et se lança sur lui, dague en avant. Dusaan réagit immédiatement et, sans bouger, brisa non pas le couteau, mais le poignet et l’avant-bras du capitaine.

L’homme chancela, le bras serré contre son abdomen, avec un gémissement de douleur.

« Vous n’êtes qu’un imbécile, Uriad. Vous auriez pu vous en sortir avec une mort rapide et indolore. »

Le capitaine le foudroya du regard, ouvrit la bouche, mais Dusaan ne lui laissa pas le temps d’appeler à l’aide. D’un violent coup de pied qui l’atteignit au visage, il jeta le capitaine à terre. Au moment où le soldat s’effondrait sur les dalles, le nez et la bouche ensanglantés, Dusaan recourut de nouveau à son don du Façonnage pour lui appliquer une pression lente et précise sur le crâne. Uriad, avec un gémissement sourd, porta sa main valide à sa tempe. Sans relâcher sa pression, Dusaan avança sur lui et, d’un pied ferme, lui écrasa la gorge pour l’empêcher de crier. Le visage déformé de souffrance, les yeux plissés, le capitaine serrait une touffe de cheveux comme pour arracher la douleur qui lui vrillait le cerveau. Ses pieds se mirent à battre violemment dans les airs.

« Arrêtez ! s’écria l’empereur. Lâchez-le ! »

Dusaan ne lui jeta qu’un regard.

« Hors de question, mais je vais abréger ses souffrances. »

D’une ultime poussée, il brisa le crâne du soldat. Uriad cessa aussitôt de bouger. Un filet de sang coula de son oreille sur le sol.

Le Tisserand ôta son pied et avança sur l’empereur.

« À votre tour, Éminence. »

Harel, le visage ruisselant de larmes, tomba à genoux.

« Non ! Par pitié ! »

Dusaan l’attrapa par les cheveux et le força à se relever.

« Savez-vous depuis combien de temps je rêve de vous tuer ?

— Pourquoi ? Ne vous ai-je pas toujours bien traité ? Ne vous ai-je pas payé plus que n’importe quel autre noble des Terres du Devant ne le ferait ? »

Une gifle lui répondit, imprimant sa marque rouge sur ses joues rebondies.

« Vous ne comprenez rien, n’est-ce pas ? Je n’aspire pas à être le plus riche de tous les ministres de l’empire, ou des Sept Royaumes, et je refuse de porter une cagoule, comme un vulgaire brigand, pour continuer à gagner votre or. J’ai l’intention de diriger les Terres du Devant moi-même.

— Quoi ? !

— Avant le retour des neiges sur Braedon, chaque noble eandi du pays m’aura cédé ses terres et s’inclinera devant moi, ou il subira le même sort que ce pauvre Uriad.

— Vous n’êtes pas sérieux ! »

Dusaan gifla une nouvelle fois l’empereur.

« Vous croyez que je plaisante ?

— Que voulez-vous ?

— Votre empire, Harel, n’est-ce pas évident ? Vous m’avez déjà donné tout ce dont je pouvais avoir besoin. Une position élevée pour me permettre de mener mes préparatifs à bien, de l’or pour mon mouvement, une invasion dont l’unique but est d’affaiblir les armées de Braedon, Eibithar, Aneira, Wethyrn, et Sanbira. Vous m’avez été d’un grand secours, Éminence. Hélas, je crains que votre utilité ne soit aujourd’hui obsolète.

— Non ! Je peux encore vous servir ! Je peux empêcher mes soldats de vous attaquer. »

Au son du rire de Dusaan, le visage de Harel se décomposa.

« Avez-vous la moindre idée de la nature des pouvoirs d’un Tisserand, Harel ? Je peux unir et utiliser tous les pouvoirs des autres Qirsi, absolument tous. Seul, je viens d’abattre sept de vos guerriers. Songez de quoi je suis capable avec les autres ministres et chanceliers à mes côtés. Je n’ai rien à craindre de votre armée.

— Les autres ?

— Oui, ils m’ont tous rejoint. Enfin, à l’exception de Stavel et Bardyn qui ont quitté le palais, mais le reste a prêté serment à ma cause. Encore une chose que vous m’avez offerte, Éminence. Si vous n’aviez pas commencé à nous considérer tous comme des traîtres, et nous traiter comme tels, beaucoup d’entre eux auraient pu refuser de me rejoindre. Vous avez renforcé et nourri mon mouvement.

— Je vais abdiquer en votre faveur ! Je signerai tout ce que vous voudrez ! Je dirai à mes hommes de combattre pour vous ! Vous serez à la tête d’une armée qirsi et eandi ! »

Dusaan était sur le point de tuer l’empereur, il en avait tellement envie, mais pour la seconde fois de la journée, il se demandait si la clémence n’était pas mieux indiquée. Les hommes de l’empereur ne combattraient pas au nom du mouvement qirsi, mais il était sûr qu’ils baisseraient les armes s’ils pensaient avoir une chance de sauver la vie de leur monarque. Peut-être valait-il mieux gagner pacifiquement leur reddition que livrer une bataille qui pourrait lui coûter plusieurs de ses nouvelles recrues.

« Très bien, Harel, concéda-t-il avec hauteur. J’accepte votre proposition. Je vous épargne, et en échange vous me livrez l’empire. Mais attention, si vous reniez cet arrangement, ou si vous tentez de retourner un seul de vos hommes contre moi, vous subirez un sort bien pire que celui de votre capitaine. Est-ce clair ? »

L’empereur, ses petits yeux verts emplis d’effroi, opina dans un tremblement comique de ses chairs.

« Je suis heureux de vous l’entendre dire », sourit Dusaan.

Il se dirigea vers le bureau et, prenant la plume, rédigea rapidement une déclaration de capitulation.

« Approchez, Harel, fit-il lorsqu’il eut terminé. Je veux que vous signiez et scelliez cette lettre. »

L’empereur le rejoignit, lut le parchemin les lèvres serrées et le visage pâle. Il signa d’une main tremblante, fit couler quelques gouttes de cire rouge sur le papier et apposa son sceau sur son nom.

Dusaan s’empara aussitôt du document et partit vers la porte.

« Suivez-moi.

— Pourquoi ? Vous venez de me dire que vous m’épargnez ! Vous m’avez donné votre parole !

— Un peu de calme, Harel. Je ne vais pas vous tuer, simplement vous jeter en prison.

— Non ! Je veux rester ici !

— Je crains que ce ne soit impossible. Vous n’êtes pas courageux, mais vous êtes assez stupide pour tenter de vous évader par ces fenêtres vitrées qui font votre fierté.

— Je jure que non.

— Je ne vous crois pas. Maintenant, suivez-moi. »

Harel croisa les bras sur sa poitrine et s’obligea à affronter le regard de Dusaan.

« Non. »

Dusaan, qui n’avait pas le temps pour ces enfantillages, lui brisa l’os du petit doigt d’une pensée. L’empereur poussa un glapissement étranglé, et serra son doigt cassé dans sa main valide.

« Défiez-moi une fois de plus et ce n’est pas le doigt que je vous brise, mais le bras. »

Harel hocha la tête et, lorsque Dusaan ouvrit la porte pour sortir dans le couloir, il lui emboîta le pas sans un mot.

Ils se rendirent d’abord dans la salle du conseil, où les autres Qirsi l’attendaient. Ils avaient croisé deux gardes mais, sur ordre de Dusaan, l’empereur n’avait pas ouvert la bouche. Lorsqu’ils pénétrèrent dans la salle, tous les Qirsi se levèrent en regardant d’abord Harel puis le Tisserand, avec perplexité.

« L’empereur vient de me céder l’empire, leur annonça Dusaan en leur montrant le parchemin. Voici une lettre de capitulation signée de sa main. »

Il se tut et les considéra les uns après les autres. D’un seul regard, il était capable de deviner leurs pouvoirs. Pour prendre le palais, malgré la lettre de l’empereur, il allait devoir affronter les soldats. Il avait donc besoin de Façonneurs et de maîtres des flammes.

— B’Serre, Gorlan et Rov, venez avec moi. Nitara et ceux qui restent, vous rassemblez les femmes, les servantes et les domestiques de l’empereur. Enfermez-les, avec Harel, dans des cellules séparées de la tour carcérale. S’ils vous opposent la moindre résistance, tuez-les.

— Bien, Tisserand.

— Je veux qu’on emprisonne l’empereur dans la plus haute des cellules. Une fois qu’il y sera, placez une bougie à la fenêtre qui donne sur la cour. Ce sera notre signal. Lorsque tous les soldats seront rassemblés en bas, vous mettrez Harel devant la fenêtre pour que tous puissent le voir. Vous pouvez vous en charger ? »

Nitara branla du chef et sourit, les joues enflammées d’excitation.

« Parfait. Allez-y.

— À vos ordres, Tisserand », fit-elle en poussant Harel devant elle.

Au moment de franchir le seuil, Harel se retourna sur le Tisserand, mais ne dit rien. Dusaan craignait que le groupe ne croise des gardes en chemin, mais plusieurs sorciers possédaient le don du feu, et un ou deux étaient Façonneurs, se rappela-t-il. Ils pouvaient faire face à l’imprévu.

« Vous trois, suivez-moi », fit-il en sortant dans le couloir pour s’en aller dans la direction opposée au premier groupe.

Ils descendirent la première tour d’angle et s’arrêtèrent sous l’arche de la cour. À l’abri des regards, ils guettèrent la tour carcérale.

Alors que les meurtrières demeuraient vides, Dusaan commença à s’inquiéter. Nitara avait peut-être rencontré un bataillon trop important, Harel avait pu s’échapper. Il décida néanmoins d’attendre encore.

« Tisserand », intervint Gorlan qui, comme lui, ne voyait aucun signe de Nitara.

« Pas encore », le coupa Dusaan avec raideur.

Le ministre opina et se tut.

Enfin, de longues minutes plus tard, une flamme brillante apparut à la fenêtre de la plus haute cellule de la tour. À la vue des autres lueurs qui s’allumaient successivement à tous les étages, Dusaan se félicita de sa patience. Mais son plaisir fut de courte durée. Dans la cour haute, des cris d’alerte s’élevaient de la salle des gardes tandis que les soldats, armés de torches, se réunissaient devant le bâtiment.

« Allons-y », ordonna le Tisserand en entraînant ses trois sorciers avec lui.

Ils traversèrent la cour à vive allure pour se planter devant les soldats.

« Où est votre commandant ? » interrogea le Tisserand.

Un homme sortit des rangs, épée en main.

« C’est moi, haut chancelier. »

Il leva son arme.

« Et je ne vous conseille pas de faire un pas de plus.

— Gorlan ? »

Le ministre sourit et, dans la seconde, l’épée du soldat volait en éclats avec fracas.

D’autres hommes avancèrent, prêts à se battre.

« Rappelez-les, capitaine ou la magie qui a brisé votre lame s’attaquera à leurs crânes.

— Arrêtez-vous. »

Les soldats obéirent, sans toutefois baisser la garde.

« Que se passe-t-il, haut chancelier ?

— L’empereur m’a cédé son palais et son empire, répondit Dusaan en brandissant le parchemin. À partir de maintenant, je suis votre souverain.

— Je ne vous crois pas.

— Lisez vous-même », rétorqua le Tisserand.

Il lui tendit son document et attendit, sourire aux lèvres, que le capitaine en prenne connaissance.

« Vous lui avez extorqué sa signature, protesta le soldat.

— Ce genre de convention est rarement ratifié de gaieté de cœur, je vous l’accorde, s’amusa Dusaan. Elle n’en est pas moins valide. »

Il avança la main pour récupérer son parchemin, prêt à recourir à son don de l’illusion si l’homme faisait mine de refuser. Mais le capitaine le lui rendit sans protester.

« Ce papier n’a à mes yeux, comme à ceux de mes hommes, aucune valeur. Si vous voulez Braedon, il va d’abord falloir vous battre.

— J’y suis prêt, capitaine. Je vous assure que mes pouvoirs, et ceux de mes amis ici présents, suffisent amplement à vous tuer. Si vous en doutez, je vous suggère de vous tourner vers la tour carcérale. »

Le capitaine, tout comme Dusaan, s’exécuta. Nitara avait anticipé ses intentions car, sans qu’il ait eu un mot à dire, Harel était déjà à la fenêtre.

« Par les démons et toutes les flammes ! jura le capitaine entre ses dents.

— S’il le faut, je n’hésiterai pas à le tuer, mais j’aime autant l’éviter.

— Que voulez-vous ? demanda le soldat sans quitter l’empereur des yeux.

— Lâchez vos armes et quittez le palais. Si vous obéissez, vous et vos hommes seront épargnés. L’empereur aussi. Si vous choisissez de vous battre, vous mourrez.

— Ils ne sont que quatre, capitaine, intervint un des soldats. Qu’est-ce qu’ils peuvent faire ?

— Je veux parler à mes hommes, fit le capitaine.

— Je vous en prie », concéda Dusaan.

Le soldat prit ses hommes à l’écart et ils s’entretinrent à voix basse.

« Que vont-ils décider ? interrogea Rov.

— Ils vont se battre. Rov, Gorlan, tenez-vous prêt. Nous frapperons d’abord avec le don de Façonnage. Préparez votre magie, et laissez-moi faire. Après, nous emploierons le feu. Rov, vous possédez les deux. Vous serez donc la première fatiguée. Faites ce que vous pouvez, B’Serre prendra la relève.

— Bien, Tisserand. »

Voyant deux hommes se détacher du groupe pour gagner la salle des gardes, Dusaan comprit qu’ils allaient chercher du renfort.

« Attention, souffla-t-il à ses congénères. Ils vont essayer de nous cerner.

— Êtes-vous sûr de vous ? s’inquiéta Gorlan.

— Vous n’avez jamais combattu au côté d’un Tisserand. Savourez ce moment, la première d’une longue série de victoires. »

L’assaut débuta sans préambule. Le capitaine lança un ordre – que Dusaan n’eut pas le temps de comprendre – et près de deux cents hommes, leurs épées et les clous de leurs masses illuminés par le soleil matinal, fondirent sur eux en hurlant, dans un vacarme assourdissant.

Dusaan puisa dans sa magie en même temps qu’il s’emparait de celles de Rov et Gorlan. Les deux ministres, jeunes et vigoureux, étaient exactement les combattants qu’il lui fallait pour détruire les armées des cours eandi. Il n’avait même pas besoin de diriger son attaque, briser des lames ou des squelettes ne faisait aucune différence. Armé de son pouvoir aussi tranchant qu’une faux invisible, il frappait en aveugle, pourfendant sans pitié la grappe des soldats eandi lancés sur eux. Une symphonie macabre, mêlant le tintement clair des lames rompues, les craquements sourds des os fracturés, et les cris de souffrance des hommes qui s’effondraient à terre, vaincus de douleur, morts, ou en proie à d’atroces tourments, s’éleva entre les murs du palais.

Une nouvelle vague d’assaillants, d’au moins une centaine d’hommes, surgit des tours pour les prendre de flanc.

« B’Serre ! Rov ! » cria Dusaan d’une voix forte pour couvrir les bruits de la mêlée.

Aussitôt, ils lui livrèrent leurs pouvoirs avec la même joie et le même enthousiasme. Dusaan comprenait leur élan. Ils ne s’étaient jamais sentis aussi puissants, jamais ils n’avaient imaginé être de si redoutables guerriers. Rov, qui lui avait déjà offert son don de Façonnage, ne montrait aucun signe de faiblesse. Elle servirait le mouvement à la perfection.

Le feu que Dusaan avait conjuré irradia dans toutes les directions. L’anneau éblouissant, déchaîné, mortel, déferla sur les soldats comme une vague aveugle. Enflammant tout sur son passage, herbe, vêtement, peau, cheveux, soulevant des hurlements de terreur et de souffrance des guerriers eandi renversés, elle plongea la cour dans le chaos, laissant derrière elle une odeur de chair brûlée et de mort dont l’âcreté piquait les yeux.

Les archers n’allaient pas tarder à apparaître sur les remparts, songea le sorcier, et ils seraient plus difficiles à massacrer.

« Écoutez-moi ! s’écria-t-il d’une voix puissante pour couvrir les cris des mourants et des blessés. Je peux vous anéantir tous. Et votre empereur avec. Si vous capitulez, comme il l’a fait, vous serez épargnés, et lui aussi. C’est votre dernière chance. Rendez-moi vos armes, et vous quitterez le palais, libres, aujourd’hui même. Continuez le combat, et vous mourrez comme vos camarades. »

Un long silence flotta sur le champ de bataille. Dusaan surveillait les remparts. Il pouvait briser les flèches des archers, mais cela demandait une utilisation très précise du don de Façonnage et il n’était pas sûr de ce que pouvaient encore lui offrir ses compagnons.

Alors que le sort de la bataille n’était pas joué, il vit avec soulagement des soldats émerger des tours et de la salle de garde. Ils tenaient leurs armes à la main, mais la pointe de leurs épées était dirigée vers le sol et leurs arcs pendaient, inutiles, au bout de leurs bras. Un à un, ils vinrent les jeter aux pieds de Dusaan, le regard lourd de haine, mais dominé par la crainte. Épées, masses, arcs, flèches, dagues et piques s’entassèrent devant lui tandis qu’une longue colonne s’étirait vers les portes du palais, et la liberté qu’il venait de leur octroyer.

Dusaan avait remporté sa première bataille et, avec elle, le Palais impérial. Il se redressa de toute sa hauteur et leva les yeux vers la tour carcérale.

Harel n’y était plus, mais Nitara, à la fenêtre, avait les yeux rivés sur lui. Il imaginait sans peine son air d’adoration. Et pour cette fois, il ne lui en tint pas rigueur.

La Couronne des 7 Royaumes [9] L'Alliance Sacrée
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